« Une crise sanitaire, c'est d'abord une épreuve humaine » entretien avec Olivier Debaere de la DGAL
La dermatose nodulaire contagieuse n'avait jamais touché la France. Quand elle survient, à l'été 2025, elle entraîne dans son sillage bien plus qu'une épizootie : une tempête médiatique, une fracture entre science et opinion, une douleur collective difficile à contenir. Retour d’expérience avec Olivier Debaere, directeur de crise à la Direction générale de l'alimentation.
Vétérinaire, directeur de crise à la Direction générale de l'alimentation (DGAL), au ministère de l'Agriculture, de l’agro-alimentaire et de la souveraineté alimentaire. En 2025, il a assuré simultanément la direction de crise pour la DNC et pour l'influenza aviaire hautement pathogène.
Quel était votre rôle au moment de la crise de la DNC ?
La DNC est une maladie très contagieuse, habituellement absente du territoire européen, et pour laquelle la stratégie de lutte vise l'éradication. Quand une telle crise survient, on ne peut plus travailler comme avant. Il faut se réorganiser entièrement, vite, avec une mission première : coordonner. C’est mon rôle et la mission est un travail collectif, en équipe.
Je fais le lien entre des mondes différents et directement liés entre eux : les services déconcentrés du ministère chargé de l’agriculture en région et en département ; le monde scientifique, notamment le Cirad1 et l’Anses2 ; et toutes les parties prenantes professionnelles : éleveurs, vétérinaires, GDS France, syndicats, interprofessions, équarrisseurs, laboratoires producteurs de vaccins… Au plus fort de la crise, des réunions étaient quotidiennes avec certaines de ces parties prenantes.
Au-delà de la coordination, il y a les mesures de gestion en équipe : rédiger les arrêtés, les ajuster en temps réel, élaborer les instructions techniques dans le détail. Et aller sur le terrain pour rencontrer les personnes concernées, en particulier les éleveurs.
Pourquoi cette crise a-t-elle pris une dimension aussi exceptionnelle ?
L'ampleur médiatique de la DNC a été absolument inédite pour une crise en santé animale sans impact sur la santé humaine. Deux faits le résument mieux que n'importe quel chiffre : une étape du Tour de France a été partiellement annulée pour raison de DNC, et il n'y a pas eu de bovins au Salon de l'agriculture. C’était une première en soixante ans : un choix des organisateurs et des éleveurs, en solidarité avec ceux qui étaient touchés.
Pourtant, la DNC ne touche pas l'Homme. Ni par le lait, ni par les fromages, ni par contact avec un animal infecté, ni par piqûre d'insectes. C'est une maladie qui concerne uniquement les bovins, sans réservoir sauvage en Europe.
Cette mesure est extrêmement douloureuse, mais elle est nécessaire pour éteindre le foyer et protéger les élevages voisins. Pour un éleveur qui connaît chacune de ses vaches, qui était présent à leur naissance, parfois à celle de leur mère, c'est un choc très violent. Entre l'inquiétude et la colère, la frontière est parfois ténue. Les réseaux sociaux ont amplifié cette expression… pour le meilleur, en diffusant la parole scientifique, et pour le pire, en propageant des contre-vérités et des discours très agressifs.
Quel a été le rôle du Cniel à vos côtés ?
Il a été double, et décisif sur les deux volets.
D'abord, un rôle d'interface : nous lui transmettions nos messages pour qu'il les relaie dans son réseau, et il nous faisait remonter des informations de terrain - tendances, difficultés, besoins d'éclaircissement… Le Cniel était présent à toutes les réunions nationales.
Ensuite, une contribution technique concrète sur un dossier sensible. Dès les premiers jours, le temps de déterminer les conditions de mise sur le marché du lait cru et des fromages au lait cru dans les zones touchées, nous avons bloqué la commercialisation des fromages au lait cru originaires des zones réglementées, avec un rappel sur 28 jours précédant la confirmation des foyers. Très rapidement, ce sont 200 tonnes qui se sont trouvées concernées : tomme de Savoie, reblochon, abondance...
Non seulement le Cniel nous a apporté un recensement précis de ces volumes, par laiterie et par type de fromage, mais aussi une expertise technique fondamentale. Dans tout process de fabrication de fromage au lait cru, il existe une phase initiale d'acidification du lait, indispensable pour former le caillé, qui atteint un pH inférieur à 6 pendant au moins une heure. Or, la littérature scientifique établit que le virus de la DNC est inactivé dans ces conditions. Le Cniel l'a vérifié et confirmé techniquement. Cela nous a permis d'autoriser la commercialisation des 200 tonnes de fromages bloquées et de maintenir cette dérogation pour les productions suivantes : le risque était maîtrisé.
Que retenez-vous de cette crise pour l’avenir ?
Trois enseignements.
Le premier, c'est l'importance du volet psychologique : pour les éleveurs touchés, pour ceux qui craignent de l'être, pour les vétérinaires très mobilisés, pour les agents de l'État aussi. C'est une dimension à prendre en compte dans la gestion d'une crise sanitaire.
Le deuxième, c'est la nécessité de bien expliquer la stratégie sanitaire. L'État, le monde scientifique et les partenaires professionnels doivent être plus présents dans l’espace médiatique, pas seulement pour corriger les contre-vérités, mais pour être présent, expliquer, réexpliquer.
Enfin, la valeur de l'outil vaccinal. Nous avons la chance d'avoir un vaccin efficace contre la DNC. Aujourd'hui, près de 100% des cheptels sont vaccinés. C'est ce niveau de couverture collective qui protège la filière. Refuser la vaccination, c'est exposer son troupeau, mais c'est surtout prendre le risque de faire prospérer la maladie et menacer les élevages voisins.