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Lait de montagne : agir maintenant pour sauver la filière

Mis à jour le 19 novembre 2025

La montagne prend les devants. Pour contrer les surcoûts structurels et mieux valoriser une filière laitière vertueuse mais fragile, producteurs et élus se mobilisent. Meilleure valorisation des produits laitiers de montagne, plan de communication ambitieux, appel à un ministère de la montagne... Des solutions concrètes pour faire rayonner la qualité des produits de montagne et reconnaître le savoir-faire de ses acteurs. 

Des Vosges aux Pyrénées, du Massif central aux Alpes, en passant par le Jura, la Corse et l'outre-mer : les neuf massifs français couvrent un quart du territoire national. Ces territoires de montagne, où vivent 6,4 millions d'habitants à l’année, abritent une filière laitière singulière, qui conjugue qualité et contraintes, atouts et fragilités.  

Un surcoût de production

Les chiffres parlent d'eux-mêmes. En 2024, produire 1 000 litres de lait en montagne coûtait 96 euros de plus qu'en plaine[1], un écart qui s’est amplifié ces dernières années[2]. À cela s'ajoutent les surcoûts de collecte et de transformation : « L'altitude, l’éloignement de certaines ressources, les conditions climatiques, la pente technique, les routes sinueuses, le morcellement des parcelles… On a des handicaps naturels qui engendrent un surcoût à tous les niveaux », explique Jean-Pierre Vigier, député, président de l'Association Nationale des Élus de Montagne (ANEM).  
 

Stéphane Joandel, éleveur à 1 000 mètres d'altitude dans la Loire, en témoigne concrètement : « La première chose, c'est le bâtiment qui est beaucoup plus cher. Et puis, avec la taille de nos parcelles et leur relief, on ne peut pas être aussi productif qu’en plaine. »

fromagerie saint nectaire

Quelle place pour les aides ?

Pour compenser ces désavantages, l'ICHN (Indemnité Compensatoire de Handicaps Naturels) a été créée en 1976. Si son budget a été significativement revalorisé depuis, cette aide ne suit plus l'évolution réelle des coûts, selon Jean-Pierre Vigier : « Avec l'augmentation du surcoût, l’inflation, cette compensation est aujourd'hui sous-estimée. »  

Alors que la prochaine PAC est en cours d'élaboration, le député formule une double exigence : d'une part, maintenir a minima l'enveloppe actuelle, voire l'augmenter ; d'autre part, veiller à ce que l'ICHN reste concentrée sur les territoires de montagne, « là où il y a le coût le plus fort », et ne soit pas diluée vers les zones intermédiaires. 

Stéphane Joandel, éleveur laitier également secrétaire général de la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL), est plus nuancé : « L’ICHN est utile, mais je suis convaincu qu'il faut que notre rémunération passe d'abord par le prix de nos produits. » Pour l'éleveur, les subventions ne peuvent être l'unique réponse. La vraie solution réside selon lui dans la valorisation de la qualité montagne auprès des consommateurs. « Si les atouts de nos produits sont bien expliqués, une partie des consommateurs est prête à payer le juste prix. » 
 

Une agriculture vertueuse

L'élevage en montagne peut en effet compter sur ses forces multiples. D’un point de vue environnemental d'abord, la montagne cultive un modèle agricole différent : fermes à taille humaine, pâturage et pastoralisme, entretien de la biodiversité… « Nous avons une agriculture qui est vertueuse », souligne Jean-Pierre Vigier. Les pratiques agricoles assurent l'entretien de l'espace, un enjeu loin d’être anecdotique, comme le rappelle l’élu : « Les incendies n'arrivent pas par hasard. Ils arrivent là où les parcelles ne sont plus entretenues. »  

Sur le plan économique et social ensuite, la filière laitière de montagne représente près de 55 000 emplois directs et indirects. « C'est impératif de soutenir l'élevage en montagne, insiste Jean-Pierre Vigier, et toute la filière en montagne, de la production jusqu'à la transformation. Derrière, ce sont énormément d’emplois, un tissu social, c’est l'attractivité et le développement économique de ces territoires. » Stéphane Joandel abonde : « Ce que je voudrais que les gens comprennent, c'est que l’élevage, c’est l'occupation du territoire, sa vie. » 

Cette agriculture vertueuse donne des produits de grande qualité. L'alimentation des bêtes, l'environnement naturel et les savoir-faire locaux produisent une qualité qui mérite d'être mieux valorisée. 
 

Un plan d'action pour faire (re)connaître le lait de montagne

« Il faut gagner en visibilité et faire de la pédagogie sur ce que représentent réellement les produits de montagne. » plaide Jean-Pierre Vigier. C’est justement l’état d’esprit de la nouvelle feuille de route de l’association Altitude. En 2026, l'objectif est de « sensibiliser les distributeurs – grande distribution et restauration hors foyer » sur les mentions existantes « Montagne » et « Produit de montagne », précise Stéphane Joandel, par ailleurs président de l'association qui vise à offrir une meilleure visibilité et une valorisation substantielle aux produits agricoles et agroalimentaires de montagne. Puis, en 2027, viendra « un plan de communication au niveau national », afin de toucher directement les citoyens et consommateurs. 

Ces mentions « Montagne » et « Produit de montagne » permettent d'identifier les produits issus de ces territoires, du lait UHT aux yaourts, en passant par le beurre ou les fromages et répondent notamment à un problème de reconnaissance du « lait blanc » – le lait conventionnel sans signe officiel de qualité, comme une Appellation d'origine protégée (AOP). « Dans le Massif central par exemple, moins d'un tiers du lait transformé est en AOP, explique l’éleveur. Le lait blanc est ultra-majoritaire, mais on voit un effritement fort sur ce dossier-là. Or, si on perd ce lait conventionnel, cela va totalement affaiblir les AOP, car une filière ne fonctionne que quand elle a un dynamisme global fort. » 

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Un ministère pour la montagne ?

Si l’éleveur mise sur l’échelon local, le député Jean-Pierre Vigier appelle de ses vœux une mobilisation nationale. « Aujourd'hui, dans le gouvernement, il n'existe pas le mot montagne. Vous avez le mot ruralité, le mot ville, mais vous n'avez pas le mot montagne », regrette Jean-Pierre Vigier qui demande, au nom de l’ANEM, la formation d’un ministère dédié[3]

Les organisations professionnelles et interprofessionnelles, comme le Cniel, mènent déjà un travail important, reconnaît le député. Mais pour donner de l'ampleur à cette dynamique, un soutien gouvernemental est indispensable. « Il faut qu'il y ait une véritable stratégie nationale, en lien avec la filière, pour soutenir les produits de la montagne. » 

Attirer les jeunes : rémunération et qualité de vie

Alors qu’un agriculteur sur deux pourra partir à la retraite d’ici 2030, le renouvellement des générations constitue un autre défi majeur. Mais comment attirer de jeunes agriculteurs dans ces territoires contraignants ? « Par la modernisation des exploitations et l'amélioration des conditions de travail », répond Jean-Pierre Vigier.  

Le député mise également sur la mutualisation entre exploitations, qui permet de partir en vacances à tour de rôle par exemple, et insiste sur l'importance d'accompagner l'installation en aidant notamment le conjoint à trouver du travail sur le territoire. Il appelle aussi à valoriser les lycées agricoles, lieux de formation essentiels pour préparer la relève. Sans oublier un atout de poids : « À la montagne, on a un cadre de vie et une qualité de vie exceptionnels ! » 

Stéphane Joandel le constate directement : « Notre coopérative affiche une moyenne d'âge d'environ 40 ans et des jeunes continuent de s'installer. La clé ? Une rémunération correcte, mais aussi du plaisir et du sens au travail… et du temps pour les loisirs ! » 

Le défi climatique : gérer l'eau

Attirer de jeunes agriculteurs ne suffit pas : encore faut-il leur donner les moyens de faire face aux bouleversements climatiques. « Un des défis majeurs, c'est la gestion de l'eau », affirme Jean-Pierre Vigier. Ces dernières années, des épisodes de sécheresse ont entraîné des restrictions par arrêtés préfectoraux, affectant directement les exploitations laitières, car cette ressource est indispensable à l'abreuvement des animaux, aux cultures fourragères, au nettoyage de la salle de traite... 

Face à cet enjeu, deux leviers complémentaires se dessinent. D'une part, réduire la consommation : la filière laitière y travaille activement[4]. D’autre part, sécuriser la ressource. Jean-Pierre Vigier défend la création de retenues collinaires multi-usages, qu'il distingue fermement des mégabassines. « On capte l'eau quand elle est abondante et quand elle tombe, et on la restitue quand on en a besoin. » Ces réserves permettraient d’abreuver les bêtes en période de sécheresse, d'irriguer les cultures et de servir de point d'eau pour les pompiers en cas d'incendie. 

L'actualité récente rappelle aussi la fragilité du métier. Plusieurs zones de montagne ont été et sont touchées par la fièvre catarrhale ovine (FCO) et la dermatose nodulaire contagieuse bovine (DNCB), obligeant des éleveurs à abattre leurs troupeaux. « C'est de la génétique pendant des années et des années qui est tuée d'un seul coup, sans parler de l’attachement des éleveurs à leurs bêtes… c'est dramatique », réagit Jean-Pierre Vigier, qui affirme son soutien aux éleveurs confrontés à ces crises sanitaires. 

Malgré ces épreuves, le Sommet de l'élevage, qui met cette année la montagne à l'honneur, constitue pour Jean-Pierre Vigier une reconnaissance bienvenue. « C'est une grande fierté », confie-t-il. Stéphane Joandel partage ce sentiment : « Nos montagnes, ce sont les fleurons de la France. On a besoin de relais, de communication positive. » Reste désormais à transformer cette mise en lumière ponctuelle en soutien structurel et durable. 

Sources : 

[1] Selon l'observatoire des coûts de production de l'Institut de l'élevage (Idele) publié par le Cniel

[2] Il était de + 60 euros/1000 L en 2019 selon l'observatoire des coûts de production de l'Institut de l'élevage (Idele) publié par le Cniel

[3] L’ANEM demande un ministère dédié à la montagne dans le prochain gouvernement (Communiqué de presse, septembre 2025, ANEM)

[4]  Le climat, une priorité pour la filière laitière française. Feuille de route 2022. (Cniel)