Compétitivité de la filière laitière : 5 idées reçues à oublier
La compétitivité, tout le monde en parle. Mais de quoi parle-t-on vraiment ? Derrière cette notion se cachent des réalités bien plus nuancées que le simple « produire moins cher ». Tour d'horizon des clichés à déconstruire pour comprendre les vrais enjeux du nouveau plan stratégique du Cniel.
Idée reçue n°1 : « La France exporte, donc elle est compétitive »
C'est vrai, la filière laitière française est globalement exportatrice : environ 1 litre de lait sur 10 est exporté. Mais ce statut d'ensemble ne doit pas masquer une autre réalité : sur certains segments du marché intérieur, la France importe encore des volumes significatifs.
Trois segments sont particulièrement concernés : La matière grasse (beurre, crème), la restauration collective et les ingrédients laitiers destinés à l'industrie agroalimentaire. « On doit être vigilant et ne pas se faire sortir du marché par des produits venus notamment d'Europe du Nord, souligne Pascal Le Brun, président du Cniel. L'emmental de nos pizzas, la mozzarella de nos sandwichs : autant de produits où l'origine française doit reprendre sa place ! »
Face à ce constat, le plan stratégique 2026-2028 du Cniel inscrit la reconquête du marché intérieur parmi ses priorités. L'interprofession va cartographier les dépendances de la filière en matière d'ingrédients et explorer des solutions d'approvisionnement alternatives. Objectif : permettre aux acteurs français de se repositionner sur ces marchés en étant compétitifs.
- CQFD : Être compétitif, ce n'est pas seulement exporter avec succès. C'est aussi défendre ses positions sur son propre territoire.
Idée reçue n°2 : « Être compétitif, c'est produire moins cher »
Réduire la compétitivité à une guerre des prix, c'est passer à côté de l'essentiel. La filière doit jouer sur deux tableaux : la compétitivité prix et la compétitivité hors prix.
La première dimension passe par la maîtrise des coûts de production et de transformation, l'autonomie en intrants, la modernisation des outils. « Pour gagner en compétitivité, on a besoin d'investissements dans nos exploitations agricoles : robotisation, renouvellement du matériel… mais aussi dans les outils industriels », estime Luc Verhaeghe, vice-président du Cniel et représentant des coopératives laitières.
La seconde dimension repose sur ce qui fait la force et la singularité du modèle français : qualité, origine, savoir-faire, diversité des produits. « Le savoir-faire français de nos territoires, c'est un élément incontournable de la compétitivité : ça nous permet de servir notre marché français, mais c'est aussi un point central pour l'exportation », confirme Luc Verhaeghe.
Un avantage que les consommateurs locaux eux-mêmes plébiscitent. « Le consommateur reste fidèle à l'origine, observe Pascal Le Brun. Quand on fait des enquêtes, on voit bien que le consommateur français porte une grande attention à l'origine. »
- CQFD : La compétitivité ne se gagne pas uniquement sur les coûts. Elle se joue aussi sur la qualité, l'origine et le savoir-faire.
Idée reçue n°3 : « Il faut choisir entre compétitivité et qualité »
C'est peut-être l'idée reçue la plus répandue : pour être compétitif, il faudrait faire des compromis sur la qualité. L'expérience de la filière laitière française montre l'inverse. Compétitivité prix et hors prix ne s'opposent pas : elles se renforcent. La qualité crée de la valeur, et cette valeur, une fois partagée, permet d'investir pour renforcer la compétitivité de toute la chaîne.
L'exemple des AOP le démontre. « Dans des filières comme le Comté, tous les acteurs se réunissent régulièrement, maîtrisent les volumes, maîtrisent les prix de vente, explique Yohann Barbe, vice-président du Cniel et représentant des producteurs. Tout cela crée de la valeur répartie sur l'ensemble des acteurs de la chaîne. » Qualité, organisation collective, création de valeur : le cercle est vertueux.
- CQFD : Qualité et compétitivité ne s'opposent pas. Dans la filière laitière, elles se nourrissent mutuellement.
Idée reçue n°4 : « Les efforts doivent être concentrés sur le haut de gamme »
La filière française excelle dans le haut de gamme : AOP, indications géographiques, fromages de terroir. C'est une force réelle. Mais s'y cantonner serait une erreur stratégique : l'enjeu de compétitivité, c'est d'être capable d’être présent sur tous les segments du marché.
« On sait faire du très haut de gamme en France, avec des AOP et des indications géographiques de très grande qualité, observe François-Xavier Huard, vice-président du Cniel et représentant des industries laitières privées. Mais il faut aussi reconquérir le cœur de gamme et l'entrée de gamme, parce que les usages changent. Pour ça, il faut des facteurs de production compétitifs et un environnement favorable au développement des produits et des entreprises positionnés sur ces segments. »
Cette exigence est d'autant plus pressante que l'inflation a rebattu les cartes côté consommateurs. « On a vu un glissement des achats vers l'entrée de gamme, constate Marc Delage, vice-président du Cniel et représentant du collège du commerce, de la distribution et de la restauration. Il faut qu'on puisse permettre aux gens qui ont un pouvoir d'achat plus modéré d'accéder à des produits de qualité. »
- CQFD : Le haut de gamme est un atout, mais la compétitivité se joue sur toute la gamme.
Idée reçue n°5 : « La compétitivité, c'est chacun pour soi »
Dans un marché mondialisé, on pourrait croire que chaque acteur doit jouer sa propre partition. Pourtant, du producteur au distributeur, chaque maillon renforce les autres. C'est cette conviction qui anime le plan stratégique 2026-2028. « Collectivement, nous pouvons y arriver, affirme Yohann Barbe. Si le collectif l'emporte, la filière sera toujours plus grande. »
Les défis à relever : modernisation des exploitations, investissement dans les outils industriels, conquête de nouveaux marchés… dépassent les capacités d'un acteur isolé. Ils appellent à une mobilisation commune. « Il faut que chaque maillon soit compétitif pour qu'on puisse avoir des clients contents d'acheter des produits français, souligne Marc Delage. On a la chance d'avoir une filière très organisée, avec un lait de qualité et des produits de qualité. »
C’est précisément ce que permet le modèle interprofessionnel incarné par le Cniel. Sa gouvernance paritaire réunit producteurs, coopératives, industriels et distributeurs autour de décisions prises à l'unanimité, et finance des projets stratégiques qui bénéficient à tous les maillons. « L'objectif dans l'interprofession, c'est de faire grandir tout le monde en même temps, résume Pascal Le Brun. Notre devoir, c'est de porter tout le monde vers le haut. »
- CQFD : La compétitivité n'est pas une course en solitaire, c'est un sport d'équipe.