Yohann Barbe, éleveur et élu : quand la ferme éclaire le conseil municipal
Éleveur laitier dans les Vosges et élu dans sa commune, Yohann Barbe n’a jamais vu ces deux engagements comme séparés. Au fil des années, il a appris ce que le monde agricole peut apporter à la démocratie locale. Une voix passionnée qu’il porte jusqu'aux instances nationales. Portrait.
Il est six heures du matin quand Yohann Barbe commence sa tournée à l'étable. 125 vaches laitières, 230 hectares en polyculture-élevage, une exploitation familiale dans les Vosges avec ses parents et un salarié. Quelques heures plus tard, il sera autour de la table du conseil municipal d'Ubexy : 170 habitants, commune rurale nichée dans l'agglomération d'Épinal. Il a été élu maire en mars 2026 après plusieurs années comme premier adjoint. Un engagement guidé par une conviction : « être présent autour de la table pour faire entendre la voix du monde agricole. »
« Apporter du bon sens à la commune »
Être agriculteur élu, c'est d'abord apporter une connaissance du terrain que les autres élus n'ont pas toujours. Un exemple banal, mais révélateur : la gestion de la voirie communale. « On entend parfois dire qu'une route n'a plus besoin d'être refaite parce qu'il n'y a plus assez de monde qui passe, raconte-t-il. Mais le monde agricole en a besoin pour desservir les parcelles. » Sans ce regard-là, certaines décisions pourraient sembler raisonnables sur le papier et se révéler désastreuses dans les champs.
Même logique pour l'entretien des chemins de remembrement, les arrêtés de circulation ou l'organisation des travaux saisonniers avec l'agent communal. « Mi-octobre, on me demande s'il faut retondre les pelouses. Un agriculteur sait immédiatement que non, la pousse est terminée. » L'œil du paysan, dit-il, « apporte du bon sens à la commune ».
L’épineuse question du foncier
Le sujet le plus sensible reste le foncier. À l'heure où des communes cherchent à se développer et où les exploitations agricoles ont besoin de terres, les tensions peuvent vite s'installer. Yohann Barbe n'esquive pas ce paradoxe : il le travaille.
Son observation : le monde agricole détient des granges, des friches, des bâtiments anciens qui pourraient être réhabilités bien avant que l'on ne touche aux terres arables. À Ubexy, lors de la révision du plan local d'urbanisme (PLU), une solution a émergé : la création de zones AU1 et AU2, qui conditionne l'ouverture de nouveaux terrains à la densification préalable des espaces existants. « Cela permet de s'assurer qu'on complète bien le centre du village avant de vouloir élargir », résume l’élu.
Construire plutôt qu’opposer
Au conseil municipal comme dans son rôle à la tête de la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL), la méthode est la même. « On ne dit pas non pour dire non et on ne dit pas oui pour dire oui. On a besoin de construire. La revendication du tout ou rien, je ne connais pas ! » Écouter, comprendre les contraintes de chacun, trouver ce qui peut rassembler : une culture du compromis qui trouve ses racines dans son métier. « Quand on est agriculteur, on prend des décisions raisonnées, on est souvent dans le compromis, dans la cogestion. »
En temps de crise
L'année 2025 a connu une pression sanitaire inédite : fièvre catarrhale ovine, maladie hémorragique épizootique, dermatose nodulaire contagieuse. Des troupeaux ont été décimés, des années de travail anéanties. « Dans les moments difficiles, rien que le fait que le maire se déplace pour témoigner de sa solidarité, ça aide », confie Yohann Barbe. Dans les Savoie, durement touchées, des élus se sont mobilisés : réunions publiques, parole apaisante pour éviter de stigmatiser les éleveurs, mise à disposition de terrains communaux. « Des gestes concrets, qui ne coûtent rien, mais qui font toute la différence parfois, et permettent de tenir. »
Le maire est souvent le premier visage institutionnel qu'un éleveur en difficulté va croiser. Cette proximité-là ne s'improvise pas : elle se construit, avant la crise.
Porter l’avenir
La ferme de Yohann Barbe ne produit pas seulement du lait. Engagé dans la démarche Ferme laitière bas carbone et certifié Haute Valeur Environnementale (HVE), il a équipé son exploitation de trackers (des panneaux solaires qui suivent la course du soleil) pour son autoconsommation. Des panneaux photovoltaïques couvriront bientôt l'ensemble de ses bâtiments.
L'éleveur participe également à un programme local de fourniture d'énergie verte : les habitants des communes voisines peuvent désormais consommer une électricité produite et tracée localement. « Seul le monde agricole est capable d'avoir les ressources nécessaires pour fournir cette énergie verte », souligne-t-il.
Cette vision de l'agriculture comme moteur territorial, Yohann Barbe l'incarne aussi dans un projet qui lui tient particulièrement à cœur : la réhabilitation d'un ancien couvent cistercien à Ubexy, inoccupé depuis une dizaine d'années. L'endroit a une histoire laitière : les sœurs y avaient créé leur propre fromagerie en 1876, transformant le lait des trois communes alentours, fabriquant du beurre, affinant des fromages dans les caves. Aujourd'hui, Yohann Barbe cherche à faire revivre ce savoir-faire, et avec lui, un projet économique, culturel et touristique pour la commune.
Un maire pas comme les autres
Maire d’Ubexy, Yohann Barbe n'est pas tout à fait un maire ordinaire : à la tête de la FNPL, il est aussi vice-président du Cniel et porte-parole de la FNSEA. « Beaucoup de petites communes placent un espoir en moi, d’un côté pour porter leur voix différemment, mais aussi pour bénéficier de mon expertise et de mon œil national. »
Ces engagements, il les vit avec humilité. « On est élu, mais on n'est pas indispensable. On est de passage. Personne n’est irremplaçable ! » Une conviction qui dit autant sur sa façon d'exercer le pouvoir que sur sa vision de l'engagement : être utile, peser là où ça compte, puis passer la main.