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« Dans un monde sans alliances, l'agriculture doit apprendre à dérisquer », entretien avec Sébastien Abis du club Déméter

Mis à jour le 17 juin 2026

Le monde agricole n'évolue plus dans un environnement prévisible. Guerres commerciales, polygamie stratégique, Europe qui tourne en rond : Sébastien Abis, directeur du Club Déméter, décrypte un ordre mondial recomposé et ses implications directes pour la compétitivité et la résilience des filières agricoles françaises.

Sébastien Abis

Sébastien Abis

Directeur du Club Déméter depuis 2017, think tank spécialisé dans les grands enjeux agricoles et alimentaires mondiaux. Chercheur associé à l'IRIS, chroniqueur et auteur de plusieurs ouvrages de référence sur la géopolitique agricole, il est régulièrement consulté par les pouvoirs publics français et européens.

Le Club Déméter croise depuis longtemps enjeux agricoles et réflexions géopolitiques. Pourquoi ce croisement s'est-il imposé avec une telle force ces dernières années ?

Quand on parlait d'agriculture, on ne parlait généralement pas de géopolitique. C'est apparu avec force depuis quelques années seulement. L'Europe et la France sont sorties d'une grande période de confort et redécouvrent l'incertitude, l'instabilité, la brutalité d'un monde qui existait pourtant par ailleurs.

Le mouvement est dans les deux sens : la géopolitique intègre de plus en plus les enjeux agricoles et alimentaires, et le monde agricole, dans toute sa diversité, intègre beaucoup plus ce qui se passe ailleurs. Les agriculteurs et les éleveurs ont de plus en plus conscience que des facteurs non agricoles, comme les prix des matières premières, les risques d'approvisionnement ou les évolutions réglementaires, les affectent directement. Les entreprises du secteur, quelles qu'elles soient, intègrent aussi ces variables, car elles cherchent forcément de la robustesse et de la compétitivité et doivent donc désormais dérisquer sur le plan géopolitique.

Ce qui a changé, ce n'est pas tant le principe que le degré : la géopolitique mondiale est moins favorable à l'Europe, notre vulnérabilité stratégique croît, et c'est précisément cela qui rend ce croisement aujourd'hui incontournable.

Comment définiriez-vous l'année 2025 d'un point de vue géopolitique ?

Deux choses me frappent. D'abord, l'accélération du temps géopolitique, ce que j'appelle le temps des hippopotames. Ces derniers ont trois caractéristiques : ils sont féroces, véloces et polygames. Tout s'intensifie, tout va très vite — ce qui heurte la temporalité du monde agricole, qui a besoin d'un temps plus naturel et plus long. Cette accélération submerge aussi les citoyens et les consommateurs, qui ont du mal à se repérer et à se forger une opinion stable. Quant à l’aspect polygame, cela veut dire qu’il n’y a plus d'alliance stable, de bloc auquel on appartient durablement. Les relations sont purement circonstancielles : on s'associe selon les intérêts du moment. Ce qui interpelle l’Europe, dont tout le projet repose sur l'idée inverse : des engagements durables, des solidarités stables, une intégration progressive.

Ce qui m'amène à la deuxième chose : paradoxalement, ce durcissement du cadre international devrait mécaniquement pousser les Européens à être plus solidaires et organisés, mais c'est l'inverse qui se produit. L'Europe, qui est à un carrefour de son histoire, au lieu de prendre une direction, est plutôt dans un rond-point : elle tourne sans s'arrêter.

Qu'est-ce que ces dynamiques laissent présager pour les années à venir ?

La première chose que je veux dire, c'est qu'il faut lutter contre le présentisme et l'anecdotique. Ce qui structure l'avenir, ce ne sont pas les événements du jour, mais les tendances lourdes. Et ces tendances disent une chose claire : la solitude stratégique va s'intensifier. Logiques d'État, mini-unilatéralisme, petites alliances circonstancielles : tous les pays défendent leurs intérêts, pas des valeurs. Dans ce contexte, l'Europe est de plus en plus globally alone, c’est-à-dire seule dans son narratif, dans sa géographie, dans ses valeurs.

Or, cette Europe fragilisée géopolitiquement ne peut pas se permettre de se désagricoliser en plus : des consommateurs européens de plus en plus dépendants d'approvisionnements extérieurs, alors qu'ils réclament proximité et durabilité, ça n'a pas de sens ! Retournons plutôt le problème : l'agriculture est une grande solution au projet européen, pour les transitions environnementales, pour l'alimentation, pour le maillage territorial… à condition de cesser d'opposer acte productif et exigences écologiques, et de les remettre enfin en combinaison.

Dans ce contexte, quel regard portez-vous sur le concept de souveraineté alimentaire ?

La France et l'Europe disposent d'une sécurité alimentaire sans équivalent dans le monde. Cette prospérité n'est pas tombée du ciel : il y a eu des choix, une volonté, des progrès scientifiques, une intégration européenne sur ces questions. Mais toute performance demande à être cultivée en permanence. Et pour ça, encore faut-il comprendre ce que souveraineté veut vraiment dire.

En géopolitique, la souveraineté n'a jamais été un concept visant l'enfermement national. Jamais. La souveraineté, ça veut dire connaître ses dépendances, les dérisquer, cultiver ses interdépendances, avoir des constances dans les secteurs jugés stratégiques, et des outils de robustesse capables d'encaisser des chocs climatiques, cyber ou sanitaires.

Or quand on applique cette définition à la France, on mesure l'écart. Beaucoup de personnes sous-estiment nos grandes dépendances : logiciels numériques états-uniens, drones agricoles chinois, engrais, ou même production de big bags, sans parler de la dépendance à la main d'œuvre étrangère qui s'accroît. Sur les produits de la mer, 90 % de ce que nous consommons en France est importé. En bref, on a des trous dans la raquette !

Quelles sont les raisons de rester optimiste pour le secteur agricole français ?

D'abord, un constat simple : l'agriculture n'a jamais été aussi importante qu'aujourd'hui. C'est un secteur qui concerne tout le monde sur cette planète. C'est déjà une raison d'y croire.

Et pour traverser ce monde incertain que je viens de décrire, le secteur a besoin d'une compétitivité durable, c'est-à-dire pas seulement performante à court terme, mais robuste dans la durée. Selon moi, cinq leviers y contribuent. La profitabilité d'abord : arrêtons d'avoir un tabou autour du fait qu'un agriculteur, un éleveur ou une entreprise du secteur doit gagner de l'argent. Sans profitabilité, on ne peut pas investir dans les transitions. Ensuite, dérisquer. On ne peut pas se concentrer sur un seul type de risque. Climat, cyber, géopolitique, sanitaire… il faut les anticiper tous. Troisième pilier : la durabilité. Il faut décarboner, oui, mais en maintenant la performance et la sécurité alimentaire. Quatrièmement, diversifier. Energie, circuits courts, polyculture… les agriculteurs font déjà plusieurs métiers, c'est une force. Et cinquièmement, la transmissibilité. Il faut inventer de nouveaux modèles qui répondent aux attentes des nouvelles générations : salariat agricole, vocations temporaires, etc.

La France se croit en déclin, elle est déclassée. Ce n'est pas pareil. On fait mieux qu'il y a vingt ans, mais d'autres pays ont mis le turbo et nous ont dépassés. On est moins seul dans la performance agricole et alimentaire mondiale, pas moins bon. Soyons plus pragmatiques, prenons conscience de nos forces.

L'agriculture et l'alimentation sont des affaires de puissance, de stabilité, de souveraineté et de paix. Dans un monde qui se fragmente, faire tenir l'essentiel - produire avec constance, commercer avec confiance, coopérer malgré les rivalités - c'est peut-être là l'un des plus grands défis du siècle.